L’État au banc des accusés

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L’enseignant chercheur en sciences politiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, Moussa Diaw, estime que le contexte dans lequel se sont déroulées ces arrestations ne va pas dans le sens de l’apaisement des tensions sociopolitiques

L’inter-coalition formée de Yewwi Askan Wi et Wallu Sénégal, exige la libération « immédiate et sans conditions » de ses responsables et militants arrêtés vendredi dernier lors de  son rassemblement avorté puis placés sous mandat de dépôt. Il s’agit du maire de la ville de Guédiawaye, Ahmed Aïdara, du mandataire de Yaw et député Dethié Fall et sa collègue Mame Diarra Fam. A cela, s’ajoute l’arrestation à Ziguinchor de Guy Marius Sagna également membre de Yewwi. Après leur mobilisation à la place de la Nation du 08 juin dernier, Yewwi et Wallu ont voulu remettre ça vendredi passé. Sauf que, cette fois-ci, leur manifestation était interdite par le préfet de Dakar. Les militants et responsables qui ont voulu braver l’interdiction se sont heurtés aux forces de défense et de sécurité déterminées à faire respecter l’arrêté préfectoral. Naturellement, la confrontation était évitable avec des débordements et encore, hélas, des pertes en vies humaines. Cette situation n’a pas échappé aux observateurs de la scène politique qui soutiennent que le principe du respect des droits et libertés individuelles, de culte et d’égalité a été violé par le pouvoir non seulement à travers ces arrestations  « arbitraires » mais aussi par la séquestration à leurs domiciles du maire de la ville de Dakar, Barthélemy Dias, et de la tête de liste nationale de Yewwi, Ousmane Sonko. Selon ces analystes accrochés par « Le Témoin»,  ces arrestations et « séquestrations » entravent et laissent un impact dans notre  démocratie.

L’enseignant chercheur en sciences politiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, Moussa Diaw, estime que le contexte dans lequel se sont déroulées ces arrestations ne va pas dans le sens de l’apaisement des tensions sociopolitiques. Et, selon lui, le pire est à craindre dans l’avenir. Moussa Diaw note une restriction aux libertés des leaders de l’opposition. « La liberté est un élément très important dans une démocratie. Tout comme le sont la Justice et l’égalité. Ce jour-là (Ndlr, le vendredi 17 juin), il y a eu une atteinte aux libertés individuelles, aux libertés d’expression, d’action et de culte. Parce que le droit de manifester est autorisé par la Constitution. Cela dit, on a le droit de résister face à ce qu’on considère comme une injustice. Si on fait une analyse approfondie, on a l’impression que c’était une stratégie de dissuasion des opposants pour les empêcher de s’organiser afin de faire face à la majorité », a analysé Pr Moussa Diaw.

Moussa Diaw : « on a porté atteinte aux droits des leaders de l’opposition !

Selon toujours l’enseignant-chercheur en sciences politiques à l’UGB, la majorité présidentielle est en train d’adopter une stratégie qui témoigne de son autoritarisme. Ce qui n’est pas conforme au respect des principes de liberté, d’égalité et de justice. Une élection ne peut pas s’organiser dans la violence. D’où la nécessité pour le pouvoir d’apaiser le climat pendant qu’il est encore temps « Certains ont été cueillis chez eux. L’autre aspect qu’il faudrait signaler est la séquestration d’un certain nombre de leaders comme Barthélemy Dias et Ousmane Sonko qui ont été empêchés de sortir de leurs domiciles. Ça, c’est un problème. Ce sont des atteintes aux droits et libertés. On est en démocratie. Par conséquent, il faudrait que les leaders politiques emprisonnés ou séquestrés puissent retrouver leur liberté, participer aux différentes élections mais en respectant les règles établies » estime l’analyste politique Pr Moussa Diaw. Bien que regrettables, les émeutes du mois de mars 2021 ont provoqué un déclic dans le champ politique sénégalais. Depuis lors, une volonté manifeste d’éviter la répétition de faits similaires se dégage du côté de la majorité. Pour étouffer dans l’œuf ce qui est considéré comme le mal, un marquage à la culote est fait à l’opposition en assiégeant les domiciles de ses dirigeants par des dispositifs des forces de l’ordre. Selon le politologue Mamadou Sy Albert, au regard de tout ce qui s’est passé vendredi dernier, le gouvernement avait un projet bien avant et qui consistait à la répression des leaders politiques de l’opposition. L’analyste souligne que c’est difficile de croire qu’un tel déploiement massif des forces de l’ordre devant les domiciles de certains responsables politiques se justifie uniquement par le fait que les manifestants avaient urbi et orbi l’intention de braver l’interdiction préfectorale.

L’Etat avait préparé son projet, selon Mamadou Sy Albert !

« C’est dommage pour la démocratie sénégalaise. Il y a eu des débordements inacceptables avec la séquestration d’Ousmane Sonko et de Barthélemy Dias. C’est vraiment inacceptable que l’Etat utilise cette force pour séquestrer des responsables politiques. Les citoyens ont le droit de manifester d’autant qu’on est dans une période pré-électorale. On doit respecter les libertés publiques et les libertés privées. Face à tout cela, on ne peut pas ne pas penser que le gouvernement avait un projet bien avant. L’interdiction de manifester pourrait être simplement un prétexte pour réprimer l’opposition », estime Mamadou Sy Albert. Il dénonce une incohérence du Conseil Constitutionnel sur les listes de Yewwi Askan Wi aux législatives 2022. « A l’origine de toute cette tension, le Conseil Constitutionnel qui a rendu une décision désavouée par les experts électoraux et les universitaires. Comment un Conseil constitutionnel peut-il rendre une décision aussi incohérente ? Ceci n’avait jamais existé auparavant au Sénégal. Une liste sans titulaire. Une autre liste sans suppléant. C’est inédit. En termes de droit, c’est également incohérent », soutient notre interlocuteur.

Le président de la République confond les intérêts de l’Etat à ceux de son parti

L’opposition est dans la logique de protester contre ce qu’elle qualifie d’injustice du régime, estime Mamadou Sy Albert. D’après lui, le président de la République confond les intérêts de l’Etat à ceux de son parti. « Il faudrait que l’Etat soit beaucoup plus responsable. C’est la majorité politique qui utilise les forces de sécurité et de défense à des buts privés. Ce qui constitue un réel danger pour la démocratie. C’est la répression qui a un effet contraire à la démocratie. S’il y a danger, on assure l’encadrement d’une manifestation ou d’une marche. La responsabilité est partagée. La démocratie est constituée d’une majorité et d’une opposition. Les deux parties doivent aller vers un consensus pour éviter des débordements », recommande l’analyste.

BACARY DOMINGO MANÉ : « L’intérêt du Sénégal se trouve dans le respect de la loi à la fois par les tenants du pouvoir et par l’opposition »

Les arrestations d’Ahmed Aidara, Mme Mame Diarra Fam et Dethié Fall sont purement et simplement arbitraires, selon Bacary Domingo Mané. Le philosophe de formation et journaliste de métier estime que les tenants du pouvoir sont en train de créer les conditions d’un statu quo de par leur méthode au lieu d’apaiser le climat. Pour l’ancien collaborateur de Sud quotidien, en ne libérant pas sans conditions les leaders arrêtés, le pouvoir n’œuvre pas dans le sens de l’apaisement de la situation. « S’ils (Ndlr : les gens du pouvoir) maintiennent en détention ces leaders, évidemment le camp de ces derniers va réagir. Ce qui serait dommage pour notre démocratie. « L’Etat doit prendre les bonnes résolutions. Nous sommes dans une démocratie. Chacun est libre de choisir qui il veut, si vraiment chacun respectait les règles du jeu. Or, dans ce cas d’espèce, c’est l’Etat qui ne respecte pas les règles du jeu. Parce que respecter les règles du jeu, c’est encadrer des rassemblements comme le veut la Constitution », dit-il. Selon Bacary Domingo Mané, dans ce rapport de forces, c’est l’Etat du Sénégal qui a violé la loi. M. Mané dit ne pas être surpris par la sortie du Garde des Sceaux, lequel, naturellement, a pris position en jetant en pâture les détenus de l’inter-coalition. M. Mané soutient qu’il revient à l’Etat de respecter la Constitution en autorisant et en encadrant les rassemblements. « Pour ce qui est des morts, la responsabilité incombe à l’Etat. C’est lui qui le monopole de la violence légale. On est dans une démocratie. Si chacun respectait ce que dit la Constitution, en principe, on n’aurait dû éviter cette situation. Le ministre de la Justice est un ministre partisan. C’est l’Etat qui a violé la loi. Nous sommes dans un Etat de droit, on doit tous veiller à la sauvegarde de notre démocratie. Le droit au rassemblement est un droit consacré par la Constitution. L’intégrité du Sénégal se trouve dans le respect de la loi à la fois par les tenants du pouvoir et par l’opposition. Or, dans ce qui est arrivé vendredi, ce sont les tenants du pouvoir qui n’ont pas respecté la loi. Les autres ont insisté dans leur lutte pour que ce qui leur revient de droit soit respecté », conclut l’analyste Bacary Domingo Mané. 

Silèye MBODJI

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